Et si la victoire du Hamas
était une chance pour la paix
? Orientaliste, fin connaisseur
du Coran, Eliezer Cherki prône
l'ouverture d'un dialogue différent
avec le monde arabe. Un point
de vue iconoclaste et déroutant.
- Avez-vous été surpris par
la victoire du Hamas ?
- Je n'ai pas du tout été
surpris par cette victoire.
Cette victoire a certes des
causes immédiates, strictement
palestiniennes, en particulier
le "désengagement"
de Gaza et la destruction du
Goush Katif qui ont très expressément
été perçus comme une débandade
israélienne et le triomphe de
la thèse du Hamas selon laquelle
seule la lutte armée permettra
de vaincre Israël.
Mais, au-delà de cela, il
faut comprendre que la montée
du Hamas et du mouvement islamique
dans son ensemble est inéluctable
et se poursuit depuis 15 ans
en Israël comme ailleurs dans
les pays arabes.
La seule chose qui puisse
empêcher l'expression de ce
courant de fidélité aux valeurs
islamiques c'est l'impossibilité,
dans la plupart des pays arabes,
qu'ont les gens de s'exprimer
librement. Or, ces élections
palestiniennes ont été un des
très rares scrutins libres où
une population arabo-musulmane
a pu voter sans censure ni manipulation,
et les résultats parlent d'eux-mêmes.
- Les islamistes triompheraient
donc partout en cas d'élections
libres dans le monde arabe ?
- Ils gagneraient pratiquement
partout sauf peut-être dans
des pays comme le Maroc où le
roi a, par tradition, un statut
islamique bien particulier qui
lui confère une aura propre.
- La laïcité n'existe-t-elle
pas dans le monde musulman ?
- En tout cas pas au sens
où l'entendent les Occidentaux.
L'Occident passe son temps à
projeter ses fantasmes et pense
"qu'au fond", les
masses musulmanes "libérées
de leurs oppresseurs obscurantistes"
ne souhaiteraient qu'à adhérer
aux valeurs et au mode de vie
de l'Occident qui, bien sûr,
"sont les seuls valables".
Mais il faut arrêter d'infantiliser
les musulmans et les Arabes
et admettre qu'ils ont des valeurs
et des choix de vie différents.
Que cela nous plaise ou non,
que cela puisse ou non constituer
un redoutable danger pour la
paix régionale ou mondiale est
un autre problème, mais il faut
d'abord reconnaître les faits
; et à partir de là élaborer
une politique.
- Comment expliquez-vous
cette volonté de retour à la
tradition islamique ?
- En sus de l'attachement
positif aux valeurs musulmanes,
il y a la très profonde dégradation
de l'image de l'Occident, perçu
comme une civilisation déliquescente
et dépravée, bénéficiant encore
d'un avantage matériel et technique
que l'on peut convoiter mais
qui ne peut plus être un modèle
à imiter.
Par ailleurs, le monde arabo-musulman
n'a pas connu les changements
profonds de civilisation et
de valeur qu'ont été la période
des Lumières et la laïcisation
de la civilisation chrétienne.
Pour lui, les seules valeurs
légitimes sont celles de l'Islam
et il n'a pas d'autre référence.
Il n'est donc pas étonnant que
ce soient les partis qui expriment
les valeurs authentiques de
l'Islam qui emportent l'adhésion.
Dans certains cas, cette
adhésion peut aller à des partis
ou des organisations prétendument
laïques, d'un laïcisme de pure
forme et à usage essentiellement
extérieur, par exemple à l'OLP
de Yasser Arafat, lorsque ceux-ci
donnent le sentiment qu'ils
seront des vecteurs plus efficaces
pour réaliser les objectifs
de la société musulmane ; par
exemple la lutte contre Israël.
Mais le jour où l'on se rend
compte qu'ils sont corrompus
ou inefficaces, on revient à
ceux qui tiennent un discours
qui sonne vrai pour un musulman.
- Les partis "laïques"
arabes, adoubés par l'Occident,
ne représentent donc pas le
peuple ?
- L'Occident (et Israël?)
choisit ses interlocuteurs parmi
ceux qui lui donnent l'impression
d'être des interlocuteurs valables.
Ce faisant, il scie la branche
sur laquelle le dialogue avec
le monde arabe est fondé puisque
ces représentants ne reflètent
pas réellement les aspirations
du peuple.
Il est d'ailleurs intéressant
de noter que pratiquement le
seul débat qui préoccupe les
médias occidentaux au sujet
du caractère "exportable
" ou non des valeurs occidentales
concerne les moyens à employer
et non le fond.
La France et les Etats-Unis
par exemple s'affrontent sur
les moyens d'exporter la démocratie,
les Américains étant accusés
d'être trop violents, trop brusques,
alors que les Français misent
sur la persuasion douce.
Il faudrait "expliquer"
gentiment aux Arabes que ce
n'est pas bien le statut d'infériorité
de la femme, la relation qu'ils
ont aux étrangers, etc. Malraux
disait très justement : "Les
Occidentaux ont toujours l'air
de croire qu'ils vont remplacer
les croisades par l'instruction
civique." C'est exactement
cela.
- Tous les musulmans partagent-ils
ces valeurs islamiques ?
- Il y a bien sûr toujours
des individus occidentalisés
ou qui refusent ces valeurs.
Mais l'ensemble de la société
musulmane souhaite vivre selon
les valeurs de l'Islam. Et cela
signifie d'abord un rejet des
valeurs que l'Occident veut
lui imposer.
Parce que si la violence
que nous voyons dans le monde
arabo-musulman est tout à fait
réelle, voire barbare, il faut
comprendre que les musulmans
ont le sentiment d'être profondément
agressés dans leur être par
des valeurs que l'Occident veut
leur imposer, en particulier
au moyen de la mondialisation
: le matérialisme, la permissivité
à tous crins, une société qui
tourne le dos à la prière, à
Allah.
Ce n'est pas ce qu'ils veulent.
Cela ne veut pas dire qu'ils
considèrent que leur société
est parfaite. Ils sont conscients
de leurs défauts, de leurs faiblesses
mais ils tiennent par-dessus
tout aux valeurs islamiques.
- Peut-on envisager la création
d'un Etat palestinien avec le
Hamas au pouvoir ?
- Ce qui se passe actuellement
au niveau israélien, c'est l'effondrement
du fantasme d'Oslo de créer
un Etat palestinien qui serait
un Etat modéré vivant en paix
avec Israël. Le plus grand danger
serait de remettre les clés
d'un Etat entre les mains des
plus violents et des plus déterminés
à nous détruire parmi les Palestiniens.
Mais en vérité, tout Etat
palestinien créé au coeur d'Israël,
en Judée-Samarie, est inéluctablement
voué à devenir l'instrument
de notre perte parce qu'il y
a une dynamique du Djihad qui
s'emballe dès que vous lui donnez
les instruments politiques et
militaires qui lui manquent.
De simple potentialité, il devient
alors obligation religieuse
absolue.
Contrairement aux apparences,
un Etat palestinien ne permettra
pas la paix mais sera au contraire
l'obstacle majeur à toute réconciliation
entre Juifs et Arabes. Ce serait
destructeur y compris pour les
Palestiniens eux-mêmes qui ne
sont pas dans leur majorité
pour la destruction de l'Etat
d'Israël.
Ils se retrouveraient pieds
et poings liés avec des gens
qui éduquent leurs enfants à
se sacrifier pour le djihad
et qui fixent à la société palestinienne
un objectif unique : la destruction
d'Israël, processus déjà largement
entamé dans les territoires
déjà remis à l'Autorité Palestinienne.
- Mais alors par quoi passe
cette réconciliation avec les
Palestiniens ?
- Disons d'abord qu'une telle
réconciliation ne peut se faire
dans le relâchement de la vigilance
militaire et sécuritaire. Au-delà
de cela, elle passe par des
concessions très douloureuses
pour les Israéliens, mais qui
ne sont pas de nature territoriale
ni même, fondamentalement, politique.
Elle passe par la redécouverte
du respect de nos voisins arabes,
de leur civilisation, de leur
dignité et de leurs valeurs,
même si ce ne sont pas toutes
les nôtres. Elle passe par la
prise de conscience de ce qui
nous rapproche d'eux, en tant
que Juifs, malgré tout ce qui
nous sépare.
Ce sont des concessions très
douloureuses car elles impliquent
une réflexion toujours refoulée,
et qui en vérité nous terrorise,
sur la signification de notre
présence sur cette terre, sur
notre identité et sur notre
propre relation à l'Occident.
On préfère construire des
murs de séparation, toujours
plus hauts, toujours plus illusoires,
en vérité pour fuir ces interrogations.
Or, plus vous construisez des
murs, plus vous les isolez,
plus l'enfermement approfondit
la spirale djihadiste et la
concentration de tous les efforts
pour détruire Israël.
- En quoi le retrait de territoires
favorise-t-il l'islamisme ?
- Prenez l'exemple de Jérusalem.
Israël est encore présent à
l'est, on peut encore aller
dans certains quartiers arabes.
Vous y trouvez des musulmans
qui vivent comme des musulmans,
ils ont leurs propres écoles,
leurs propres systèmes, etc.
Il y a donc une certaine coexistence.
Mais dès qu'Israël se retirera,
ces quartiers seront livrés
au pouvoir des islamistes qui
contraindront les gens à leur
remettre leurs enfants et à
les préparer dès leur plus jeune
âge au sacrifice du Djihad.
C'est atroce mais c'est une
réalité. C'est aller à contre
courant de tous les discours
officiels et de la langue de
bois qui veut que depuis Oslo,
nous allons sur le chemin de
la paix.
En vérité, nous allons sur
un chemin de guerre et de malheur
à commencer pour les Palestiniens
eux-mêmes. Il est frappant de
constater que la courbe de la
violence et des attentats anti-israéliens
monte rigoureusement parallèlement
à l'abandon des territoires.
- Quelle issue voyez-vous
au conflit ?
- Il faut faire preuve d'imagination
et réfléchir à de tout autres
systèmes de coexistence que
la création d'un Etat palestinien.
- Les islamistes sont-ils
prêts à renoncer à un Etat ?
- La difficulté, voire l'impossibilité
de vivre en coexistence avec
un Etat non-islamique sur une
terre d'Islam est certes réelle
pour les musulmans. Mais en
même temps, l'Islam peut faire
preuve d'un réalisme surprenant.
Le Djihad est à la fois obligatoire,
et en même temps complètement
dépendant des circonstances.
Il est possible de prévoir des
aménagements dans la mesure
où on ne peut pas lutter. C'est
précisément le cas des Arabes
israéliens. Ils ont exactement
le même Islam que les Palestiniens
mais ils se sont adaptés pour
préserver leurs valeurs car
ils savent qu'ils ne peuvent
pas obtenir, du moins à court
terme, la destruction de l'Etat
d'Israël.
- Les islamistes pourraient-ils
un jour reconnaître et accepter
l'Etat d'Israël ?
- La relation des musulmans
avec l'Etat d'Israël est entachée
d'une grande ambiguïté. D'un
côté on considère Israël comme
le petit Satan à côté du grand
Satan (l'Amérique) et en même
temps, les Juifs sont très présents
dans le Coran dans une dimension
qui n'est pas uniquement négative.
En particulier, le Coran
reconnaît explicitement que
la terre d'Israël appartient
aux Enfants d'Israël. Les musulmans
sont très interpellés par cette
dimension même s'ils essaient
de trouver des contre arguments
soit théologiques (ce verset
annule tel verset?) ou importés
de l'Occident chrétien à savoir
que les Juifs d'aujourd'hui
n'ont rien à voir avec ceux
de l'Antiquité.
Mais ces explications, souvent
contradictoires, viennent souligner
qu'il existe un vrai malaise
par rapport à cette question.
- Israël doit donc affirmer
sa légitimité sur cette terre
?
- On entend souvent dire
que les Arabes ne respectent
que la force. C'est non seulement
du racisme mais en plus c'est
complètement faux. Ils respectent
au contraire d'abord la légitimité.
Et lorsque Israël fait bon prix
de sa légitimité, c'est une
catastrophe.
Il est tout de même ahurissant
que le passage obligé d'un chef
d'Etat qui visite Israël soit
presque exclusivement Yad Vashem
: le "devoir de mémoire"
est bien sûr capital, mais notre
légitimité ne découle pas de
la Shoah ! Le message que nous
laissons alors passer est, subrepticement,
un message de violence. Nous
disons : "Nous n'avons
pas de légitimité sur cette
terre mais comme nous avons
été persécutés, nous allons
nous défendre avec nos tanks
et notre arme atomique."
Il est urgent d'ouvrir un
dialogue plus profond, certainement
plus difficile, mais plus porteur
de promesse de réconciliation
et de paix. Les musulmans sont
comme nous très attachés à leurs
écritures et nous étouffons
le dialogue en n'explorant pas
cette dimension.
Pour
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