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Sur le cercueil
d’Ilan Halimi, 23 ans, j’ai jeté une poignée de terre, au nom de tous les
nôtres. Les nôtres, ce ne sont plus seulement les Juifs ; ce sont les
gens mis en danger par la barbarie. Ce n’est pas moi qui ai choisi ce
mot aux effluves effrayants, c’est le procureur de la République, lors de sa
conférence de presse ce matin, et la police également. Les abords du
cimetière de Pantin étaient encombrés, les allées déversaient à flot continu des
centaines de gens, mille cinq cents environ, venus dire au revoir à Ilan. Et
sans doute aussi : "Attention ! Nous sommes là ! Ça suffit !" Nous
autres, de Primo, avons marché longtemps, avec les autres. Même les
tombes semblaient pleurer la mort abominable d’Ilan.
Vivants et morts
étaient les nôtres.
J’ai avancé lentement, j’ai écouté le grand
rabbin Messas avertir nos enfants d’être prudents, de ne pas céder à la facilité
des contacts cybernétiques. Je regardais tous ces jeunes, je hurlais
silencieusement, je cherchais Dieu ; j’ai vu une mère anéantie. Son silence m’a
fracassée. Ilan a été retrouvé par une passante, agonisant, près de la
gare de Sainte Geneviève des Bois. Nu, brûlé à 80%, ligoté, bâillonné, menotté,
une oreille coupée, le corps lardé de coups de poignard, et j’en passe, que je
n’ose écrire ici ; mais il était encore vivant ! J’ai des envies
effrayantes de vengeance, mais je ne veux pas leur céder, JE NE VEUX PAS que les
monstres soient vainqueurs ! Cependant, que faire lorsque notre force
est le langage et l’humanisme ? Cette force est devenue une faiblesse.
Vers quels abaissements, quelles rétrogradations veut-on nous attirer
? Quelles humiliations a dû subir Ilan, outre ses souffrances !
Quelles douleurs ! Je le dis haut et clair, dans ce cercueil auquel nous
avons envoyé des baisers sincères mais dérisoires, j’aurais voulu voir ses
bourreaux, et même aider à les y envoyer !
Mais aucun de nous n’y
parviendrait jamais; l’idée même d’infliger la souffrance nous tétanise ; que
voulez-vous, nous sommes seulement des êtres humains civilisés…
Tous,
nous avions le même regard; perplexe, désorienté, en colère, désespéré… Tous
nous affichions la même détermination : nul n’a le droit de nous faire ça ! Il
faut punir, vite, sévèrement !
Pourtant, comment punir un tel crime ?
En son temps, la loi du Talion fut un progrès ; on n’exécutait plus
pour un simple vol ; on hiérarchisait les peines en fonction des préjudices.
Mais ici, quelle peine serait proportionnelle à la sauvagerie qu’Ilan a subie
pendant trois interminables semaines ?
J’entendais des pères de famille
décréter : "Dans des cas comme ça, il faut rétablir la peine de mort !"
Ah oui ? Parce qu’une injection ou un couperet, ça peut équivaloir aux supplices
qu’a subis Ilan ?
Ici commence la série des points d’interrogation des
citoyens que nous sommes ;
Pourquoi cette affaire n’a-t-elle pas été
médiatisée, et même surmédiatisée ? C’était sans doute le seul moyen d’effrayer
les barbares, et peut-être ainsi de les obliger à rendre Ilan, torturé, mais
vivant ?
Pourquoi la police n’a-t-elle pas pris au sérieux cet enlèvement
dès le début ? Tout de même, trois semaines de disparition, même le vulgum pecus
comprend qu’il s’agit d’un acte planifié, organisé, à l’issue dangereuse
!
Pourquoi n’a-t-on diffusé qu’hier le portrait robot de la jeune fille
blonde qui servait d’appât ? Elle s’est aussitôt présentée au commissariat, et
dans la nuit quinze salopards ont été arrêtés, la chambre des tortures
découverte ; seul est en fuite le chef du gang, qui se fait appeler "Le cerveau
des barbares"! En voilà un à qui il faudra expliquer avec force démonstrations
ce qu’est un cerveau !
Si cette fille s’était vue sur l’écran il y a
trois semaines, Ilan serait sans doute maintenant en train de se régaler à
l’idée du Shabbat que sa mère préparerait…
Pourquoi parle-t-on de crime
crapuleux ? A-t-on déjà vu un marchand abîmer sa marchandise ? A part couper un
lobe d’oreille ou une phalange, quel kidnappeur s’acharnerait ainsi sur la
personne censée lui rapporter un gros paquet d’argent ?
Comment a-t-on pu
surveiller le cybercafé d’où étaient envoyés les messages, prendre un de ces
salopards en photo, et le laisser échapper ?
Pourquoi tout le monde
s’acharne-t-il à éviter le mot "Juif"?
Ici, je veux laisser la
parole à un des co-auteurs de "La Paix impossible ?", Fabien Ghez, qui assistait
ce matin à l’enterrement d’Ilan ; "Il fallait surtout banaliser, banaliser et
montrer que c'était en vérité un fait divers qui entrait dans le lot des
affaires de gangstérisme. Le fait que ce jeune soit juif n'était qu'une
malheureuse coïncidence. Les autres tentatives d'enlèvement ont "touché des
membres de la communauté juive mais pas seulement ...". C'est rassurant pour
nous, il n'y avait pas que des Juifs!!! Raisonnons un peu ; les Juifs
représentent environ 2% de la population de la région parisienne. Les personnes
que ces crapules ont "au hasard" tenté ou réussi à kidnapper sont juives à 80%.
Là, le hasard ne joue vraiment plus. Il y a une volonté délibérée de casser du
Juif. Pourquoi la police n'a rien su ou pu trouver tout le temps où Ilan
était enfermé dans un appartement à Bagneux, laissé nu attaché et torturé ?
Pendant 3 semaines, ses cris n'ont pas été entendus par les voisins ?
Poussons plus loin, même si le fait que de nombreuses tentatives aient
visé les Juifs, disons par une étrange, mais réelle, coïncidence, pourquoi
s'acharner avec une telle cruauté et tant d'horreurs sur celui qui n'a pas pu se
sauver? Il fallait voir ce matin la dignité et le recueillement des 1500
personnes présentes au cimetière pour rendre un dernier hommage à Ilan, notre
enfant à tous, mort pour rien. Pas de mots violents, pas de mosquées
brûlées, pas de slogans agressifs et anti musulmans. Si Mohamed avait
été tué dans les mêmes conditions par Moshé avec l'aide de Sarah, combien de
synagogues brûlées, combien de Juifs molestés combien de manifestants
hystériques dans les rues?" Dans sa déclaration, le Crif, comme à son
habitude, essaie de ménager le chou et la chèvre. Il prend contact avec les
autorités et préconise le calme. Voici sa déclaration : "Le CRIF a
appris avec consternation l’assassinat dans des conditions horribles du jeune
Ilan Halimi. Le CRIF a immédiatement pris contact avec les pouvoirs
publics, en particulier avec les cabinets du Premier ministre et du ministre de
l’Intérieur pour demander que tout soit mis en œuvre pour retrouver au plus vite
les auteurs de ce crime et notamment pour déterminer si l’appartenance de la
victime à la communauté juive a été ou non déterminante dans le déroulement et
l’issue tragique de cet assassinat. Selon les autorités, il s’agirait
d’un gang de banlieue qui n’aurait pas agi sur des motivations antisémites et
qui par le passé aurait tenté d’enlever d’autres personnes qui n’étaient pas
toutes juives. Un groupe d’une dizaine de personnes a été arrêté la nuit
dernière. Le CRIF partage l’émotion de la communauté juive. Il convient
de garder sang froid et prudence dans l’attente de nouveaux développements de
l’enquête." D’habitude, je souscris à ce genre de propos lénifiants,
destinés, à juste titre, à éviter les réactions hystériques. Et j’y souscris
aujourd’hui encore. Mais cette fois, il manque quelque chose à cette
déclaration ; "d’accord pour tout, messieurs, mais maintenant, que fait-on ?
Si vous nous représentez, il faut aller plus avant." Relisez la Tora,
relisez le Talmud, écoutez nos Sages ; lorsque la bouche a prononcé les mots,
elle doit se clore jusqu’à ce que l’action suive ; c’est pour cela que lorsqu’on
a récité le kiddoush, par exemple, on se tait jusqu’à ce qu’on ait bu le vin de
la bénédiction ! Beau symbole ! Mais comment répondre à de tels actes ?
Comment les prévenir, comment les empêcher, une fois qu’on en a souligné
l’atrocité ? Parler, et après ? Nous avons, à Primo, un membre
merveilleux que tous admirent et honorent. Une femme dont l’énergie constructive
est un exemple constant ; auprès d’elle, on se sent meilleur. Voici ce
qu’elle dit aujourd’hui : "Vous êtes jeunes et je suis "Mamie"...
J’en ai assez! Assez de voir de jeunes Juifs effondrés, en larmes,
pleurer sur des tombereaux d'horreurs qui ne sont pas de leur
fait! Mourir après un kidnapping peut arriver : Mais pourquoi
comme le lumineux Daniel Pearl? Pourquoi ? Pourquoi comme les 2 soldats
de Ramallah? Pourquoi ? Pourquoi comme le jeune Berg ? Pourquoi
?? Pourquoi comme le jeune DJ aux yeux crevés? Pourquoi ? Pourquoi
3 semaines de sadisme sans pitié ? Pourquoi ? Ne pourrons-nous un jour
enfin mourir comme tout le monde ? D’accident, d'enlèvement, d'une balle perdue
... ? Pourquoi ???????" Je ne sais pas pourquoi. Je
sais seulement que je ne veux plus de ça. Que ma communauté, mais
aussi, et j’ose dire surtout, mes compatriotes, dans leur immense majorité, sont
révoltés et exaspérés. Et je leur dis : "Ne nous laissez pas tomber ; non pas
pour nous préserver, non pas pour nous aider seulement, mais pour VOUS prémunir
aussi contre l’innommable. Nous sommes la ligne de front ; vous êtes juste dans
notre dos, et aujourd’hui, vous le savez.
Rejoignez-nous,
travaillons ensemble. Agissons ! Oh, je ne préconise ni révoltes ni combats, ni
affrontements ni molestations, non.
Nous pouvons, nous allons agir
positivement, dans le seul souci de donner à la vie sa préséance, et à la
dignité humaine la place qui lui revient. Demain".
Car aujourd’hui, je
veux encore pleurer Ilan, là-bas, tout abîmé et si seul dans sa tombe, à 23 ans,
avec toutes ces poignées de terre sur lui.
Yaël König © Primo-Europe,
17 février 2006
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