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- Mise au point de Pierre-André Taguieff suite à sa mise en cause dans un
livre
Cécilia Gabizon (journaliste au Figaro) et Johan Weisz (journaliste du
site Internet Proche-Orient.info et de Radio Shalom) viennent de publier OPA sur
les Juifs de France. Enquête sur un exode programmé 2000-2005, chez
Grasset.
- Ce livre fait l’objet d’une forte médiatisation puisque certaines « bonnes
feuilles » ont été publiées dans Marianne du 22 avril 2006 et Le Point du 27
avril 2006.
- Suite à la publication de ce livre, Pierre-André Taguieff, directeur de
recherche au CNRS, mis en cause dans l’ouvrage, a été sollicité par Le Point
pour réagir à ce livre.
- Le Point n’a publié qu’un court extrait de cette mise au point.
- Pierre-André Taguieff nous a autorisé à publier l’intégralité de son texte
que voici :
- La dernière invention de l’antisionisme soft : « l’alya mentale »
- Appeler les juifs du monde entier à rejoindre Israël fait partie du projet
originel du sionisme. Et cet appel se renforce toutes les fois que les juifs
sont menacés en tel ou tel pays. Le dire, c’est enfoncer une porte ouverte. Or,
l’inquiétude des juifs de France était parfaitement justifiée. Et Israël a
légitimement répondu à cette inquiétude diffuse. L’Agence juive a fait son
travail, et rien que son travail. Je n’ai donc pas le sentiment d’une
instrumentalisation injustifiée de la situation par Israël, en 2004 et 2005.
Pourquoi ne pas penser que tous les actes antijuifs sont commandités par le
Mossad, tant qu’on y est ? Dénoncer « l’alya marketing », tout en reconnaissant
qu’elle aurait échoué, voilà une bien piètre « révélation ». Les journalistes
pressés s’en tirent en affirmant que « ce qui a marché, c’est l’alya mentale
[sic] ». Et ils n’hésitent pas à relancer à leur manière le vieux grief de «
double allégeance », non sans l’aggraver en laissant entendre que les juifs de
France, devenus plus conscients de leur judéité à travers les menaces pesant sur
eux, se sentiraient « un peu moins français ». Qui ne se souvient du « sida
mental », expression polémique lancée naguère par Louis Pauwels ? Un nouveau
virus idéologique vient d’être fabriqué, qui pourrait être baptisé le « sionisme
mental ».
- La France est le pays d’Europe de l’Ouest où l’augmentation des violences
antijuives, depuis octobre 2000, a été la plus forte. C’est un fait. Dans
certaines banlieues françaises, les juifs sont toujours menacés, insultés ou
frappés parce que juifs. Et c’est un autre fait que la classe politique
française, de la gauche socialiste aux néo-gaullistes, a tout fait pour fermer
les yeux sur cette réalité dérangeante. Les médias, de leur côté, ont joué la
carte de la minimisation des violences judéophobes après avoir tenté de les
passer sous silence. L’épinglage identitaire comme mode de stigmatisation
judéophobe se banalise. Voyez comme Dieudonné, cet excellent démagogue, dénonce
les « sionistes » ou les prétendus « extrémistes » du CRIF. Ou comment Tariq
Ramadan a pu me dénoncer comme un « intellectuel communautaire » doublé d’un
inconditionnel de la politique israélienne (à l’époque diabolisée comme «
sharonienne »), alors que je ne suis pas juif et que j’ai toujours pratiqué
l’examen critique vis-à-vis de tel ou tel choix politique du gouvernement
israélien en exercice. Mais je suis un inconditionnel du droit à l’existence
d’Israël. Telle est la dérive : puisque je défends Israël contre ses
diffamateurs professionnels, alors forcément, je suis juif ! Il ne faut pas
s’étonner de cette régression. Le soupçon que les juifs ne sont pas de bons
citoyens parcourt toute l’histoire de leur émancipation depuis deux siècles.
C’est l’un des principaux thèmes d’accusation de l’antisémitisme moderne,
indéfiniment réadapté aux contextes variables. Aujourd’hui, l’accusation de «
double allégeance » est remise en circulation par divers milieux politiques et
médiatiques. Simultanément, certains agitent en outre le spectre du « complot
juif mondial », rebaptisé « complot américano-sioniste ». Il s’ensuit que tous
les juifs, Français compris, sont soupçonnés de faire partie du mégacomplot. Ce
soupçon n’a pas surgi en 2000, mais après la guerre des Six Jours (juin 1967).
Et je n’en vois pas la fin.
- L’antisionisme est le seul dénominateur commun du monde arabo-musulman et
l’un des grands alibis de l’islamisme radical. Il imprègne aussi largement les
milieux d’extrême gauche, sans pour autant cesser d’être présent à l’extrême
droite. D’où certaines convergences. Reprocher aux juifs d’en avoir trop fait
dans l’inquiétude pour leur propre sort et dans le soutien à Israël au moment de
la seconde Intifada, c’est un peu fort de café. Pris pour cibles dans l’hexagone
et mieux informés en moyenne sur les réalités du Proche-Orient, les juifs de
France, à l’exception d’indécrottables gauchistes, sont peut-être un peu plus
lucides que d’autres. Après le 11 septembre, la plupart d’entre eux ont compris
que nous étions en guerre, sans l’avoir voulu, contre l’islamisme international.
Beaucoup d’intellectuels ont dû revoir leurs positions et leurs analyses. Quant
à moi, sans cesser de combattre intellectuellement l’extrême droite, j’ai
redéfini mes conceptions géopolitiques face à la nouvelle menace, restant ainsi
fidèle à la tradition antitotalitaire. Je ne suis pas devenu islamophobe, mais
résolument « islamismophobe », parce que les islamistes sont nos ennemis
déclarés, et le prouvent par leurs attentats-suicides commis au nom du Djihad,
visant le plus souvent des civils. Lorsqu’ils ne sont pas djihadistes, ils
récusent globalement la laïcité, donc la République. Le phénomène le plus
inquiétant, ce n’est pas cette prétendue « OPA » israélienne, ni la relative
droitisation des juifs de France, c’est la réalité des violences antijuives, si
banalisées qu’il a fallu le meurtre d’Ilan Halimi, le juif-supposé-riche, pour
les rappeler à ceux qui s’évertuent à les faire oublier, notamment en les
diluant dans d’imaginaires manipulations. Il est vrai que le complot se vend
bien, surtout s’il est attribué aux « sionistes ». Un certain journalisme croit
pouvoir jouer maladroitement de la lyre alors que Rome brûle. Comme l’écrivait
Leo Strauss naguère à propos d’une science politique académique ayant atteint le
comble du vide : « Deux faits l’excusent : elle ne sait pas qu’elle joue de la
lyre, et elle ne sait pas que Rome brûle. »
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