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Devoir de mémoire

 

    Cette fin janvier 2007 nous a offert son lot de commémorations de la Shoah avec l’anniversaire de la libération des camps de concentration. Quand on parle du devoir de mémoire, on l’associe généralement à ce cataclysme. S’y joint également le souvenir des résistants juifs des ghettos, à une différence près, c’est dans l’affrontement et avec les armes (même rudimentaires) à la main qu’ils ou elles ont été tués.

    Face à ce souvenir terrible, insupportable, le souvenir des juifs qui ont combattu l’hydre nazie dans les armées régulières est quelque peu éclipsé, occulté même lorsque ces combattants juifs étaient d’Afrique du Nord. Et pourtant, l’aspect exceptionnel n’en est pas moindre.

    Enfants d’Israël mobilisés sur tous les fronts et sous tous les drapeaux alliés, pour la première fois depuis des générations, ils ont combattu en tant que juifs « comme un seul homme et d’un seul cœur », selon la formule consacrée dans le Livre des Juges. Véritable stade transitoire et signe avant-coureur de ce qui allait arriver à peine trois ans plus tard avec la création de Tsahal, première armée juive en Terre d’Israël depuis la Révolte de Bar Kochba.

    Prenons l’exemple de mon grand oncle, Ephraïm Alfred Bouaziz, parmi tant d’autres de cette génération de juifs d’Algérie qui se sont trouvés à combattre l’Amalek allemand, alors qu’il s’en aurait fallu de peu pour qu’ils ne soient déportés et exterminés comme leurs frères et sœurs d’Europe.

    Mon grand oncle est né en 1922 dans le foyer du Rabbin Shimon Bouaziz et de son épouse Sultana z’l à Montagnac (25 km de Tlemcen), premier garçon après quatre filles, appelé Ephraïm d’après le nom du vénéré Rab de Tlemcen, Rabbi  Ephraïm Elncaoua, grand sage d’Espagne, à qui l’on attribue des miracles, arrivé à Tlemcen sur le dos d’un lion en 1393.

    Renvoyé du lycée après l’abolition du décret Crémieux et bien que déchu de la citoyenneté française, Ephraïm, comme d’autres juifs de son age, furent incorporés sous les drapeaux. Chose étonnante s’il en est pour cette période de tyrannie, ces jeunes appelés avaient le choix d’intégrer des bataillons pétainistes ou comme mon grand oncle Alfred de se joindre au Bataillon des Pionniers Israélites (BPI). Ce que firent la plupart des jeunes juifs, ne désirant se retrouver aux côtés des « enfants de Pétain ».

    Conscrits dans la Légion puisque étrangers, mais pas pour autant faits combattants. Ils ne suivirent aucune instruction militaire. Ils furent envoyés à Bedeau, de sinistre souvenir, dans le Sud de l’Oranie, région inhospitalière, pour ce qu’il est plus juste d’appeler un camp de travaux forcés plutôt qu’un camp militaire. Vêtus de guenilles, privés de fierté soldatesque, mal nourris, brimés non pas pour les aguerrir aux épreuves du combat mais par pur sadisme. Il en fut ainsi jusqu’en Novembre 1942, date du débarquement des forces américano britanniques en Afrique du Nord.

    Le rôle des jeunes résistants juifs d’Algérie pour le succès de ce débarquement dont dépendra le déroulement de la future victoire des alliés sur les forces de l’Axe est un chapitre pour lui-même, mais qui ne fait pas l’objet de ces lignes.

    Ces jeunes juifs mobilisés furent alors intégrés dans la Coloniale, jointe aux forces alliées anglo-américaines. Le BPI, bataillon ethnique juif fut dissout en tant que tel, mais la plupart de ses combattants juifs se retrouvèrent ensemble dans les unités nouvellement formées à partir de cette structure.

    Ils reçurent uniformes et matériel américains, ce qui les emplit de fierté. Et ainsi, mon grand oncle fut envoyé avec son unité au Maroc près de Marrakech pour y suivre une formation militaire. Comme c’était la veille de Pessah et que la vaste majorité de ces appelés étaient juifs, ils décidèrent de quitter le camp et de marcher les huit kilomètres les séparant de la ville pour se rendre à la prière. Après l’office de Arvit, les juifs de Marrakech se sont battus entre eux dans les synagogues pour accomplir la Mitzvah d’accueillir ces jeunes bidasses juifs d’Algérie, pour les choyer et pour les gâter. Plus de 60 ans après, mon grand oncle a gardé bien vif ce souvenir de la légendaire hospitalité juive marocaine.

    Affecté à la DCA dans la division du général Juin, Ephraïm Alfred Bouaziz débarqua en Italie au sein de la 7ème armée du général acariâtre et de génie, George S. Patton. Cette campagne fut une terrible hécatombe, particulièrement pour la prise du Monte Cassino où de nombreux jeunes combattants juifs d’Algérie périrent et surtout les tabors marocains utilisés comme de la véritable chair à canon. Un exemple qui l’a profondément affecté est celui d’un bon copain de Tlemcen du nom de Touati qui, tout joyeux, vint lui annoncer qu’il était Papa depuis quelques jours, en lui montrant la photo du bébé envoyée par sa jeune épouse. Deux heures plus tard, ce tout frais papa était coupé en deux par un obus. Mon grand oncle attribue le fait qu’il ait survécu au mérite et aux prières de son père et de sa mère, respectivement mon arrière grand père et mon arrière grand mère.

    Le terme de la campagne d’Italie ne mit pas fin à leurs épreuves. Pendant trois mois après, les navires les transportant tournaient en rond dans la Méditerranée pour esquiver les sous marins allemands. Ils débarquèrent dans le Sud de la France. L’appareil militaire nazi commençant à flancher, cette campagne ne leur opposa pas les mêmes difficultés qu’en Italie. Ils furent tout de même encerclés dans le secteur de Belfort et réussirent à s’en sortir.

    S’apprêtant à entrer en Allemagne, mon grand oncle m’explique que durant toutes ces campagnes, ils avaient combattu les allemands sans faire de quartier. Et là, voici quelque chose qu’ils ont eu de commun avec tous les soldats juifs des autres armées alliées. Ayant appris que les allemands avaient massacré les juifs à grande échelle, mais pas encore vraiment conscients de l’étendue réelle de la catastrophe, chacun de ces juifs s’était promis que le premier allemand rencontré en Allemagne serait mis à mort sans pitié. Par exemple, mon grand oncle avait planifié de foncer à toute vitesse avec son camion sur des piétons germains. Qui aujourd’hui pourrait décemment leur reprocher d’avoir fait de tels plans ? Seulement voilà, et cela aussi fut commun à tous les militaires juifs, découvrant une société allemande déchue, vaincue et exsangue, ces soldats juifs, pourtant devenus rudes et pratiquement insensibles au malheur après la mort en série de leurs copains, aucun d’entre eux n’eut le cœur à exécuter froidement un ou une allemande.

    Personnellement, même si ça peut paraître outrancier ou scandaleux, j’aurai tendance à penser qu’un génocide ou que la mort massive d’allemands, infligés par des juifs immédiatement après la libération des camps de concentration, auraient été entièrement justifiés et peut-être même souhaitables, non pas par soif exagérée de sang, mais pour mettre en garde le reste de l’humanité de fomenter dans l’avenir quelque chose de semblable à la Shoah. Aucun historien ou conscience n’auraient pu aujourd’hui le leur reprocher. D’ailleurs, si ce n’étaient pas des militaires juifs dont le peuple avait subit la Shoah, mais des militaires d’une autre ethnie, ces derniers ne se seraient pas privés d’exterminer tout allemand rencontré sur leur chemin. Mais pour les juifs, ce ne fut pas le cas, pour tous les soldats juifs, petits, grands, instruits ou ignorants, durs ou délicats. D’où la mauvaise foie de l’humanité lorsque insidieusement, elle laisse entendre que les juifs, dans des conditions comparables, sont capables des mêmes affres que les autres nations. La conduite de mon grand oncle, qui n’a pas pourtant l’air d’un tendre, et de tous les juifs, infirme cette théorie. Les juifs n’ont pas massacré les allemands lorsqu’ils en avaient la possibilité, en tant que soldats occupants, alors que le sang des victimes de la Shoah était encore chaud et le désir de vengeance ardent dans les coeurs.

    Durant l’occupation de l’Allemagne, ils connurent quelques moments « agréables ». L’Allemagne totalement vaincue, les forces alliées installèrent leurs soldats dans des demeures allemandes, dans des manoirs. Les citoyens allemands rencontrés firent de leur mieux pour leur rendre agréable leur séjour (pas pour les même raisons que les hôtes juifs de Marrakech), leur préparant à manger, leur lavant le linge impeccablement - les jeunes et moins jeunes allemandes leur prodiguant leurs charmes sans même en avoir été invitées. Bref, nos jeunes militaires juifs « gâtés et repus » commencèrent à créer des liens avec la population locale et même à respecter ce sens de la propreté et de l’organisation des habitants d’outre Rhin. Comme occupants, ils se comportèrent avec décence envers l’occupé. Bien évidement, les allemands leurs juraient n’avoir pas été nazis. C’était à se demander comment Hitler avait gagné haut la main les élections. Mon grand oncle et ses camarades ne purent se priver du plaisir de faire une confidence à ces allemands : « Ich bin jude », « je suis juif », leur disaient ils. Incrédules, les allemands ne pouvaient et refusaient même de les croire. « Comment ? Ces militaires français chez nous sont presque tous juifs ?! » Et pourquoi ne pouvaient ils pas les croire ? Parce que, dans la cohérence allemande, après le paroxysme des atrocités infligées aux juifs, il leur était inconcevable qu’un soldat juif puisse non seulement leur épargner la vie, mais encore moins se comporter décemment à leur égard.

    Je me dois de citer un grand juif d’Algérie, natif lui aussi de 1922, ayant traversé les mêmes évènements que mon grand oncle pendant la guerre, je veux parler de notre maître Manitou, le Rav Yehouda Léon Ashkénazi, dans son témoignage paru dans le tome II de « La parole et l’écrit », pages 160-161 (Manitou a été blessé près de Strasbourg et n’a donc pas pu pénétrer en Allemagne) :
         « …Disons les choses clairement. J’ai été soldat juif dans l’armée française. Or tout le monde savait et tout le monde sait parfaitement qu’il y a une différence de nature entre un soldat juif et un soldat non juif. J’ai passé la guerre dans deux corps de métier, d’abord la Légion, où étaient mobilisés les juifs algériens parce qu’ils étaient privés de la nationalité française, ensuite dans la coloniale où j’étais aumônier. Et j’ai pu voir à quel point, l’état de guerre est l’état naturel de certains hommes. Non seulement, l’état de guerre est l’état naturel de certains, mais ils effectuent leurs actes de violence avec jouissance. Eh bien non, les Juifs ne sont pas comme cela. Je me suis parfois battu avec des officiers français pour empêcher les massacres de prisonniers allemands. Et ils n’arrivaient pas à comprendre comment moi, juif, je réagissais comme cela, et c’est là le fond même de la question….. »

    Libérés en 1945, mon grand oncle et ses camarades juifs ne pouvaient rentrer en Algérie. La France ne leur a pas affecté de bateau pour leur permettre de retourner chez eux. Ils ont dû se débrouiller tout seuls pour se payer le retour vers leurs familles.

    Trois ans et plus de campagne pendant la guerre la plus terrible de l’Histoire de l’humanité. Je ne sais pas si nous avons conscience et si ces jeunes juifs comme mon grand oncle ont été conscients de l’amplitude et de la teneur des évènements dont ils ont été les acteurs : avoir eu le privilège de combattre les nazis et avoir été des soldats juifs occupants en Allemagne ! Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on est en mesure d’en appréhender le caractère inouï alors que l’Allemagne exterminait les juifs et régnait quelques mois auparavant d’une main de fer sur toute l’Europe. Aucune guerre et aucun chapitre de l’histoire universelle ne ressemblent, autant en intensité que dans l’ampleur totale, à ce drame, pas même, me semble t’il, les évènements que nous célébrons comme Pourim ou Hanoukka.

    Si, on a soi-même été militaire dans Tsahal ou dans une autre armée, on ne peut qu’être admiratif et s’incliner très respectueusement devant ces hommes, qui ont combattu et vaincu la plus perfectionnée et formidable machine de guerre allemande tout en restant de bons et de miséricordieux juifs. Plus encore, ils permettent à ce que le souvenir de cette période noire soit aussi, à côté de celui des six millions de victimes de la Shoah, celui de juifs braves qui, l’arme à la main, ont participé activement à pulvériser le monstre nazi.

    Voilà un matériau de choix pour une fresque hollywoodienne à la Steven Spielberg. Pour les historiens, voici un aspect de la Seconde Guerre Mondiale à sortir de sa quasi clandestinité. Ce que ces jeunes juifs ont vécu doit être gravé à tout jamais dans nos mémoires. Que le souvenir de ces combattants juifs, d’Algérie et d’ailleurs, tués et disparus, soit source de bénédiction, et que les survivants, comme tonton Ephraïm Alfred Bouaziz, jouissent d’une bonne et longue vie avec leurs enfants, petits enfants et arrière petits enfants. Amen VeAmen.

Par Meïr Ben-Hayoun

     

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