J'étais présent au Yom Hakéhilot ce
jeudi 22 février 2007. Aux dires de la presse francophone d’Israël, ce fut un
succès remarquable. Personnellement, je mettrai un bémol à cette constatation.
Il y a deux ans, au même endroit, pour le congrès des juifs originaires de
Constantine, plus de personnes étaient présentes, alors que les constantinois,
c'est nettement plus restreint comme public que l'ensemble des francophones d’Israël.
En 1998, Aroutz7 avait organisé quelque chose de semblable pour Yom
Yeroushalayim aux Binyanei Haouma à Jérusalem. C’était bondé dans un
local beaucoup plus vaste qu'à l'hôtel Ramada. Avant la grande vague d’Alyah
de France des années 2000, il y avait beaucoup moins de francophones en Israël.
Plusieurs explications à cela ; malgré
la vaste campagne publicitaire d'Aleph Ledorot et la coopération sans
réserve de tous les organes de presse francophones à ce qu'il serait plus juste
d'appeler l'intronisation du grand rabbin Joseph Haïm Sitruk et de son fils le
rabbin Yaacov, comme leaders de la minorité francophone en Israël, ou du moins,
leur volonté de l'être.
Secundo, le public francophone d'Israël est
extrêmement varié tout en étant encore franchement sioniste et attaché à l'Etat
d'Israël, chose que malgré tout le camouflage, le grand rabbin Sitruk n'est pas.
C’est d’ailleurs son droit le plus strict et on doit le respecter, mais
l’ambiguïté doit être levée.
Le grand rabbin Sitruk est un leader
religieux orthodoxe français, assioniste, et cela ne peut échapper à personne,
surtout pas aux gens qui ont fait leur Alyah et ressentent encore du
respect pour celle-ci. L'Etat d'Israël n'étant aux yeux des rabbins Sitruk,
père et fils, qu'un état laïc pour lequel ils ne débordent pas de sentiments, vu que cet Etat n’est pas reconnu halakhiquement
légitime dans les milieux des yeshivot où ils ont étudié. Solidarité et
sympathie pour le pays des juifs et leur Etat en danger tout au plus de leur
part - pour nous, il s’agit de NOTRE Etat, même si nous ne tarissons pas de
critiques acerbes à son égard et bien que nous conspuons durement ses
dirigeants en déroute totale. En cela, des affirmations qui peuvent paraître
similaires dans nos bouches et dans celles des rabbins Sitruk sur le déclin des
valeurs et le regret que la Tradition juive ne soit pas plus dominante dans
notre Etat, sont suscitées par des motivations diamétralement opposées et
servent des desseins totalement divergents. «… Israël, le peuple n’a pas
encore trouvé son Etat » répondait le grand rabbin Sitruk à la page 362 de
son livre « Chemin faisant » édité chez Flammarion en 1999. Ne
serions-nous pas le peuple d’Israël si l’Etat d’Israël est le nôtre ? Si
le grand rabbin Sitruk désire revenir sur cette affirmation qui nous a laissés
pantois, un démenti public et officiel de sa part s’impose et nous serions les
premiers à nous incliner devant lui.
Deuzio, les milieux proches du grand rabbin
Sitruk dans notre pays se voient comme des juifs de France résidants en Israël,
alors que pour la plupart d’entre nous, nous nous considérons comme des
israéliens d’origine française, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Ceci
est le cas pour les milliers d’olim de France depuis 60 ans, insérés dans
toutes les strates de la société israélienne, dans les kibboutzim, les mochavim,
les villes et les implantations. Nous sommes prêts à nous réunir en tant que
francophones sous la rubrique de « Yotsei Tsarfat », de même
que nos frères originaires du Maroc se réunissent pour les festivités de la Mimounah,
devenue fête israélienne nationale. Nous ne voulons pas nous réunir en tant que
francophones dans les mêmes modalités avec lesquelles nous nous réunissions en
tant que juifs en France. Les israéliens sont nos frères que nous languissions
depuis 1900 ans, et c’est avec eux que nous allons saigner et surtout faire
saigner l’ennemi arabe au combat.
Cette formule d’aller faire saigner
l’ennemi au combat ne doit pas trop plaire, au grand rabbin Sitruk, comme il a laissé
entendre lors de son oraison funèbre prononcée devant la dépouille d’Ilan
Halimi, H’yd, au cimetière de Giv’at Shaul à Jérusalem le vendredi
7 février dernier ; dixit : « …Ne gagnent que ceux qui
refusent de se battre. Nous, on savait bien depuis déjà 3000 ans que se
battre contre le monde est impossible, est inutile… ». Peut-être son fils,
le rabbin Yaacov Sitruk vivant en Israël, voit-il les choses quelque peu
différemment lorsqu’un juif a succombé à la suite d’atroces supplices qui ont
duré trois semaines sans discontinuité ? Doit-on préciser que l’expérience
quotidienne de notre Etat infirme ce propos du grand rabbin Sitruk? Ce qu’en
dit la Torah elle-même ? Je laisse à chacun d’entre nous le soin de
la consulter.
Tertio, en dépit des déclarations d'unité,
cette journée ne l'était pas vraiment. Mis à part le grand rabbin Sitruk,
aucune personnalité éminente de la francophonie israélienne ne fut invitée à
honorer de sa présence cette manifestation. Personne ! Cela aurait-il fait
de l'ombre aux initiateurs ? Cela s’imposait si les organisateurs
voulaient faire de cet évènement la journée réunificatrice des francophones. En
invitant toute une batterie de personnalités francophones d’horizons divers, par
exemple, comme le Rav Shlomo Aviner, dont je tiens à préciser que je suis
bien loin d’être un adepte pour des raisons qui ne font pas l’objet de ces
lignes, mais dont la notoriété d’érudit et de leader spirituel israélien de
premier plan est indéniable.
L'impression
que c'était la journée Sitruk ne peut être effacée par tous les reportages exaltant
ce Yom Hakéhilot qui n'a pas su réunir et souder les milieux
francophones d'Israël, loin de là. Il en ressort qu’Aleph Ledorot n'est
qu'une association de plus essayant de se frayer un chemin auprès des
israéliens originaires de France. C’est tout à fait légitime et ses objectifs
sociaux sont louables. A cette différence près, par rapport aux autres
associations, Aleph Ledorot dispose de gros moyens, comme on a pu s’en
rendre compte - tant mieux pour elle - et est soutenue et initiée par le grand
rabbin de France. Ca lui octroie quelques longueurs d’avance certes, pas
suffisamment pour en faire une organisation qui peut prétendre représenter les
francophones d’Israël.
Meir Ben Hayoun