Les procès
contre l’Etat et la SNCF, "une justice attendue depuis 60 ans", par
Antoine Rappoport.
Près d'un millier
de personnes agissent contre l’Etat et la SNCF pour l’arrestation,
l’internement et le transport des personnes réputées juives de 1941 à 1944.
Le juge administratif aura à connaître du sort des familles déportées vers
les centres de mise à mort d’Europe de l’Est.
Le 6 juin 2006, le Tribunal
administratif de Toulouse a reconnu la responsabilité pour fautes de service de
l’Etat et la SNCF pour le transport en France et l’internement de personnes
considérés comme juives au camp de concentration de DRANCY. Alors que l’Etat a
pris acte de sa condamnation à verser 40.000 euros à la famille LIPIETZ, la
SNCF condamnée à verser 20.000 euros a interjeté appel.
Le Commissaire du Gouvernement
Didier PEANO a soutenu la réformation de ce jugement devant la Cour
administrative d’appel de BORDEAUX : l’action contre la SNCF est soumise à
la prescription de 30 ans et aucune preuve de
« fautes distinctes » de l’entreprise dans le transport de la famille
LIPIETZ du sud au nord de la France en 1944 n’a été apportée.
« L’opération a été ordonnée par l’Etat, c’est donc l’Etat qui doit
payer » défend-il
La Cour d'appel
administrative de BORDEAUX a décidé de façon exceptionnelle et inattendue de se
réunir à nouveau pour réexaminer les faits de l'affaire. Ce sera la plus haute
formation de la Cour composée de 7 magistrats, la formation plénière qui
reviendra sur les faits de l'affaire LIPIETZ le 30 mars prochain.
D’aucuns s’avancent
aujourd’hui à déresponsabiliser les services de la SNCF pour le transport de
personnes civiles dans des wagons à bestiaux en France et vers les centres de
mise à mort. Il faut beaucoup de temps pour appréhender la gravité du travail
ordinaire et de la collaboration de bureau de la direction de la SNCF et de ses
services techniques qui sont très éloignés de l'effroyable réalité des convois
et de la résistance courageuse d'une minorité de cheminots. Il faut rappeler
que dès 1940, la SNCF avait été
confrontée à l'expulsion des Juifs de Bade sur la zone sud et avait demandé
qu'un programme établi d'accord avec les autorités allemandes soit arrêté comme
toute affaire ordinaire. La SNCF a participé à l'ensemble des grandes réunions
décidant de la déportation des juifs de France avec l'Etat français et les
autorités nazies. L'horreur des camps d'extermination ne peut seule attirer
toute notre attention et nous empêcher de penser et d'entrevoir la question de
la responsabilité de la SNCF. Il faut
rappeler également que la résistance des cheminots ayant facilité des évasions
de déportés ou remis à leurs familles des messages jettés des wagons a été une action menée contre l'Etat et la SNCF.
Le seul cheminot, Léon BRONCHART qui a refusé de conduire un convoi de déportés
a été sanctionné par la seule privation de sa prime annuelle.
Informée de la nature et de
la destination des convois en vue de l’internement à Drancy, puis de la
déportation des personnes, la SNCF n’a jamais émis ni objection ni protestation
sur l’exécution de ces transports, alors qu’elle protestait contre les
réquisitions de trains et matériel par les allemands. La SNCF facturait
systématiquement ces prestations de transport à l’Etat au tarif 3ème classe et
utilisait à cette fin, comme pour le transport des consorts LIPIETZ de Toulouse
à Paris- Austerlitz, des wagons destinés au transport de marchandises ou
d’animaux, dont ses agents avaient eux-mêmes obstrué les ouvertures, sans
fournir aux personnes transportées ni eau, ni nourriture, ni conditions
minimales d’hygiène. La SNCF ne fait nullement état d’une quelconque contrainte
susceptible de justifier de tels agissements. Cette dernière n’a pas été
réquisitionnée par l’Etat et assurait l’exécution des transports sous le
contrôle allemand. C’est ce qui ressort du rapport BACHELIER de 1998 portant
sur le rôle de la SNCF dans la déportation des juifs et commandé par la seule
SNCF.
D’autre
part, il serait juste d’étendre le raisonnement touchant la prescription de
l’action contre l’Etat à la SNCF. Le délai de prescription court à partir de la
publication de l’arrêt PAPON du Conseil d’Etat du 12 avril 2002 pour l’Etat.
Depuis l’arrêt GANASCIA du 14
juin 1946, le Conseil d’Etat avait refusé d’assumer la continuité de l’Etat et
avait instauré un régime d’irresponsabilité de la puissance publique à raison
des agissements commis par l’administration française à l’égard des personnes
réputées juives. C’est dans l’affaire PAPON que le Conseil d’Etat a décidé que
la responsabilité de l’Etat se trouvait nécessairement engagée à raison des
actes ou agissements de l’appareil étatique français pendant l’occupation
allemande.
D'aucuns ressortent l'avatar du
juif cupide en prétendent que les victimes et leurs famille agissent pour
l'argent. Il est hors de tout bon sens d'avancer que les justiciables
profiteront des indemnités pour leur internement et leur déportation dans des
conditions effroyables. D'autres sont satisfaits de la seule condamnation pour
complicité de crime contre l'humanité qu'aura connu la France, celle du fonctionnaire Maurice PAPON.
Les
familles agissent ainsi contre l'Etat français qui a refusé devant le juge
administratif de 1946 à 2002 de reconnaître sa responsabilité dans la
déportation des personnes considérées comme juives. Ces requérants ne font que
suivre le chemin emprunté par les personnes, parties civiles au procès PAPON de
la Cour d'assises de GIRONDE. Chacune manifeste son exigence à l'égard de
l'Etat. Ce dernier ne doit pas couvrir sa responsabilité en sommant la justice administrative
d’assurer son immunité. Les familles privées d'accès à la justice pendant 60
ans ont raison de manifester leur défiance et leurs attentes à l’égard d’un tel
Etat. Ces requérants n'ont pas oublié que le régime de VICHY était né
légalement de la IIIème République française, lorsque la grande majorité des
parlementaires avaient voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain.
S'agissant
de la SNCF, les justiciables exigent de cette entreprise qu'elle prenne la
mesure de sa responsabilité dans la déportation des juifs. Cette démarche
implique à priori que cette entreprise ouvre l'ensemble de ses archives
publiques aux historiens, ce qui n'a pas été le cas jusqu'à ce jour. En effet,
l'historien Christian BACHELIER n'a pas eu accès aux archives des services
centraux de la SNCF, comme cela fut également le cas pour l'historien allemand
Jochen GUCKES qui fut le premier à s'intéresser à cette question.
De plus en plus nombreuses sont
les personnes internées et déportées survivantes ou les familles des victimes mortes en déportation qui mettent en
cause la responsabilité de l'Etat et de la SNCF afin d'obtenir une décision de
justice reconnaissant leur responsabilité et les condamnant à verser des
indemnités aux familles. Des résistants
et des tsiganes se sont rangés aux côtés des victimes civiles juives et
tziganes et se sont engagés dans ces procès contre l’Etat et la SNCF. Ils nous
rappellent que les déportations par convoi à bestiaux vers les centres de mise
à mort de Pologne ont été ont été préparées et organisées par les autorités
allemandes et les services de la SNCF. Il est regrettable que cette entreprise
soit mise face à son passé devant le juge, alors que les principales
entreprises allemandes impliquées dans la déportation ont assumer leur passé depuis
longtemps, cette reconnaissance
s'appelle le Vergangenheitsbewaltigung en allemand.
Antoine Rappoport