Ce texte de Yair Lapid est une réponse au boycott
honteux des universités israéliennes par les universités anglaises. Et c'est en
train de faire tache d'huile dans d'autres secteurs de la société en
Angleterre. Lapid est de gauche. Qu'on
soit d'accord ou pas avec sa vision politique, il remet les pendules à l'heure
en ce qui concerne la critique radicale d'Israel et du sionisme. Après des
dizaines d'années d'intoxication médiatique (et des siècles d'antisémitisme mal
digéré), il n'est pas facile de convaincre l'Europe qu'Israel n'est pas le
bourreau et que les Arabes palestiniens ne sont pas des
saints. Mais il faut essayer.
Chaque petite action pour éclairer le
monde sur la situation ici peut influencer. Et même si c'est pour convaincre un
ami ou deux, ça vaut le coup. Il ne faut pas baisser les bras comme le font
certains et se plaindre : "de toute façon ils ne nous aiment pas". Ce qui a
convaincu le président américain Truman, malgré ses réticences, de voter en
faveur de la création d'un Etat Juif, c'est l'intervention de son vieil ami juif
qui lui-même avait été encouragé et convaincu par d'autres. J'ai traduit ce texte en espérant que vous aiderez à le
diffuser autour de vous. Merci et à
bientôt, Michael
Grynszpan michael@isratv.com
Lettre réponse à un professeur d'université
anglais.
Yair Lapid – 8 Juin 2007 Yediyot
Haaharonot
(Traduction de Michael Grynszpan)
J'ai lu avec beaucoup
d'attention la décision de l'UCU, l'association des universitaires anglais, qui
appelle au boycott universitaire d'Israël.
J'ai découvert avec joie que
l'association n'avait pas encore décidé définitivement de quelle façon précise
elle allait nous boycotter.
Ces grands seigneurs réfléchissent encore à
ce sujet ; des volutes bleuâtres s'échappant de leurs pipes, leurs fronts
plissés s'appuyant sur une main qui prolonge un bras enfilé dans une veste
"Harris Tweed" à carreaux ornée au coude d'un morceau de cuir
râpé.
"Peut-être, se disent-ils, allons-nous les boycotter maintenant ou
peut-être, allons-nous attendre un peu. Il n'est pas la peine de se précipiter :
ces enfants insolents quelque part au Moyen-Orient ne vont de toutes façons pas
cesser de s'entretuer du jour au lendemain. En attendant, nous allons boire
encore une pinte de bière et consulter l'exemplaire du dix-huitième siècle de
"Simplisystum" que nous avons trouvé dans la bibliothèque."
Nous, les
israéliens, savons qu'il y a une dimension comique dans cette décision. Nos
institutions universitaires ont toujours été des foyers de la gauche radicale,
qui s'oppose corps et âme à l'occupation. On savait déjà que les Anglais ne
comprenaient pas vraiment ce qui se passait ici, mais dans le cas présent,
c'est le genre d'ignorance qui provoque ce même ricanement méchant chez les
élèves lorsqu'ils surprennent leur professeur à faire une erreur.
Et
peut-être est-ce moi qui me trompe ? Et peut-être que je me moque ici avec
légèreté de personnes concernées par ce qui se passe, de personnes qui tentent
sincèrement d'améliorer le monde ?
On sait bien qu'en face de tout groupe
humain qui veut atteindre un but noble, viendront toujours des individus
cyniques comme moi pour affirmer qu'ils ne comprennent pas le monde réel. Aux
opposants à l'Apartheid on a expliqué que la lutte contre le communisme mondial
était bien plus importante. Les écolos se sont faits traiter d'"embrasseurs
d'arbres". Tony Blair s'est fait expliquer encore et encore que le conflit en
Irlande du nord ne finira jamais. Alors peut-être qu'au lieu de pousser des
cris, d'être en colère, de se vexer et de décider que cette année on ne voyagera
plus pour aller au théâtre à West-End, peut-être vaudrait-il mieux essayer
d'aider cette assemblée de respectables professeurs dans leur processus de
réflexion ?
Peut-être est-ce prétentieux de ma part, mais je crois avoir
une petite considération à ajouter au débat : je n'ai pas envie de
mourir.
Il est vrai que l'action humanitaire consisterait à retirer les
barrages, arrêter immédiatement l'occupation, permettre la libre circulation des
Palestiniens dans les territoires, démolir ce maudit mur inhumain, leur
promettre tous les doits élémentaires qui reviennent à tout être humain. Sauf
que je vais devoir payer tout cela de ma vie.
J'avoue que c'est un peu
mesquin de ma part de m'obstiner sur ce point. Après tout, quelle importance a
ma petite vie comparée aux chances de paix, de justice, d'égalité des droits...
Mais malgré tout – appelez cela faiblesse ou indifférence – je n'ai pas envie de
mourir.
Et qu'il n'y ait pas de doute : si nous faisions ce qu'attendent
de nous les respectables professeurs anglais, ce serait ma mort. Elle ne serait
peut-être pas immédiate, mais même cette attente de la mort ne serait pas un
grand plaisir.
Parce que pendant ces trois ou quatre mois qui passeront
avant que je meure (et ne vous inquiétez pas ça ne prendra pas plus longtemps),
je me demanderai à chaque instant comment on va me tuer exactement, si c'est une
roquette Katioucha qui va tomber sur ma maison et si je mourrai enterré sous les
décombres ?
Est-ce un terroriste-suicide qui explosera dans le centre
commercial au moment où j'achèterai de nouvelles chaussures pour ma petite fille
? Quelqu'un courra-t-il vers moi avec une hache dans la rue Allenby pour me
trancher la tête ? Ou peut-être qu'un tireur d'élite me descendra lorsque j'irai
chercher mon fils à l'école ? Si on me permet de choisir je préfère cette
dernière possibilité. Elle me semble être la moins douloureuse. Au pire ma femme
ira chercher l'enfant avec du retard et lui expliquera que Papa est mort. A mon
grand regret je n'ai pas le droit de faire des choix en ce qui concerne ma mort
et la curiosité – si vous me permettez ce jeu de mot – me
tue.
Contrairement à moi et à ma ridicule obstination à vouloir vivre,
les universitaires – et je parle bien sûr de ces universitaires qui circulent
dans les couloirs silencieux d'une respectable université anglaise – sont
capables d'avoir une vision plus large. Dans leur vision historique ma mort
n'est qu'un détail marginal comparé au grand projet d'en finir avec ce qu'ils
appellent "l'apartheid israélien". Leur emploi de ce mot "apartheid" m'a rendu
plutôt inquiet. Se peut-il que même des professeurs d'université se gourent dans
leur conférence ? Apartheid ? Où sont-ils allés chercher une telle bêtise ?
Apartheid ?
La répression causée par l'occupation (et oui, l'occupation
cause de la répression) n'a pas pour but de transformer les Palestiniens en
esclaves. Nous n'avons jamais tenté de les envoyer chercher des diamants dans
nos mines ni de cueillir du coton dans nos plantations ni de les forcer à
utiliser uniquement des toilettes publiques où serait écrit "réservé aux
arabes". La séparation entre les Palestiniens et les Israéliens n'est pas liée à
la race ni à la religion ni à la couleur de la peau. De fait, Israël est un des
rares pays dans le monde à avoir interdit à des politiciens racistes d'être élus
à son parlement. Presque vingt pour cent des citoyens israéliens sont arabes –
ils peuvent témoigner que personne n'a jamais osé leur demander d'aller
s'asseoir au fond de l'autobus.
La seule chose qui nous intéresse c'est
que cet autobus n'explose pas parce que c'est dans cet autobus que ma fille
voyage parfois pour aller à ses cours de gymnastique. Promettez-nous cela et
vous verrez comment les barrages disparaîtront et comment le mur s'effondrera.
Promettez-nous cela et les enfants palestiniens pourront eux aussi vivre en
toute sécurité. Promettez-nous cela et vous verrez l'Etat d'Israël se mobiliser
pour aider les Palestiniens à créer leur Etat, sauver leur économie et pour les
aider à gagner une guerre bien plus importante : la guerre contre la pauvreté,
l'ignorance et contre le fondamentalisme islamiste messianique. C'est la seule
chose que je leur demande. Pas d'argent, pas de service, même pas leur amitié.
Qu'ils reconnaissent simplement le fait énervant que je n'ai pas envie mourir.
Je connais l'argument selon lequel l'occupation est la cause de toute
cette terrible violence. Mais c'est un argument – bon, comment dire cela ? –
c'est un argument académique. Car en fait le terrorisme arabe a commencé bien
avant que nous n'occupions la moindre parcelle de terre. De plus, les grandes
vagues de terrorisme palestinien sont arrivées précisément lorsque la paix
semblait approcher. Il en fut ainsi pour la vague d'attentats dans les autobus
lors de "Mars noir" en 1996, qui détruisit les chances de mettre en application
les accords d'Oslo. Il en fut ainsi pour l'éclatement des violences de la
deuxième Intifada qui débuta juste après qu'Ehud Barak ait proposé de donner
quasiment tous les territoires occupés y compris une partie de Jérusalem. Il en
est ainsi pour l'actuelle vague de roquettes Kassam sur Sdérot qui intervient
juste après le retrait israélien de la bande de Gaza.
Je crois encore en
la paix. Ils ne m'intéressent pas ces territoires occupés avec tout ce qu'ils
comportent de crainte et de cruauté. Je crois en la paix comme j'y ai cru toute
ma vie. Et je sais que la paix aura un prix qu'il faudra payer. Tout ce que je
demande en attendant, c'est l'opportunité légitime d'être encore vivant
lorsqu'elle arrivera.
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